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Marc chasse les “félons”.

§ Échec des “félons” § Yseut questionne Marc § Yseut plaide pour un “Jugement” § Marc accepte le “Jugement”

Les barons échouent dans leur tentative de monter Marc contre Tristan : le roi se rend compte qu'il est « manipulé », et décide de mettre fin à leurs agissements. Yseut qui le voit en colère craint d'abord pour Tristan, mais quand elle comprend que Marc s'est ressaisi, elle charge les « félons », et réclame un véritable « jugement », auquel le Roi Arthur en personne assistera. Marc accepte.

3137.

Devant lui vienent li felon,
Godoïnë et Guenelon
Et Danalain qui fu mot feus ;

3137.

Vers lui s'avancent les félons,
Godoïne avec Guenelon,
Et Donoalain, le mauvais.

§ Échec des “félons”

§ Échec des “félons”

3140.

Le roi ont aresnié entre eus,
Mais n'i porent plai encontrer :
Vet s'en li rois sanz plus ester.
Cil s'en partent du roi par mal.

3140.

Parler au roi, tous trois essaient,
Mais ils n'ont pu y parvenir :
Le roi est parti sans rien dire.
Et eux s'en vont aussi, furieux.

3144.

Forz chasteaus ont, bien clos de pal,
Soiant sor roche, sor haut pui ;
A lor seignor feront ennui,
Se la chose n'est amendee.

3144.

Plusieurs chateaux forts sont à eux
Bien perchés, entourés de pieux ;
Pour leur seigneur sont dangereux
Si la question n'est pas réglée.

3148.

Li rois n'a pas fait longe estee,
N'atendi chien ne veneor ;
A Tintajol, devant sa tor,
Est decendu, dedenz s'en entre :

3148.

Le roi n'a pas tergiversé ;
Il n'attend ni chiens ni veneur.
À Tintagel, en sa demeure,
Il est venu, il est entré,

3152.

Nus ne sut ne ne voit soventre.
Es chanbres entre, çaint'espee.
Yseut s'est contre lui levée.
Encontre vient, s'espee a prise,

3152.

Nul ne sait qu'il est arrivé.
Quand il entre avec son épée,
Yseut le voyant, s'est dressée
Elle est venue, l'a désarmé,

3156.

Pus est as piez le roi asise.
Prist l'a la main, si l'en leva ;
La roïne li enclina.
Amont le regarde, a la chiere,

3156.

Puis à ses pied elle s'est assise.
Il prend sa main, et la relève,
La reine son visage lève,
Et le regarde : elle voit bien,

3160.

Mot la vit et cruel et fiere,
Aperçut soi qu'il ert marriz :
Venuz s'en est aeschariz.
« Lasse, » fait ele, « mes amis

3160.

Sa fureur cruelle — à sont teint,
Et comprend qu'il est courroucé  :
Sans nulle escorte est arrivé.
« Hélas ! se dit-elle, mon ami

3164.

Est trovez, mes sires l'a pris ! »
Souef li dist entre ses denz.
Le sanz de li ne fu si loinz
Qu'il ne li set monté el vis,

3164.

S'est découvert, le roi l'a pris ! »
Elle a dit ça entre ses dents
Au visage soudain le sang,
Du bout de ses membres est venu,

3168.

Li cuer el ventre li froidist ;
Devant le roi choï enverse,
Pasme soi, la color a perse...
Entre ses braz l'en a levee,

3168.

Son cœur, de glace est devenu ;
Devant le roi elle est tombée,
Son teint est blême, elle est pâmée.
Dans ses bras le roi l'a serrée

3172.

Besie l'a et acolee ;
Pensa que mal l'eüst ferue.
Quant de pasmer fu revenue :
« Ma chiere amie, que avez ?

3172.

Il l'a embrassée, enlacée
Il croit qu'un mal lui est venu.
Quand à elle fut revenue
Il dit : « Ma chère, Allez-vous bien ?

3176.

— Sire, poor. — Ne vus tamez. »
Qant ele l'ot qui l'aseüre,
Sa color vient, si aseüre ;
Adonc li rest asouagié.

3176.

— Sire, j'ai peur ! — Ne craignez rien. »
Quand elle l'entend, n'a plus de peur,
Elle a bien repris des couleurs,
Elle a retrouvé son sang-froid ;

§ Yseut questionne Marc

§ Yseut questionne Marc

3180.

Mot bel a le roi aresnié :
« Sire, ge voi a ta color,
Fait t'ont marri ti veneor.
Ne te doiz ja marrir de chace. »

3180.

Et elle a questionné le roi :
« Sire, je vois que vos veneurs
Vous ont causé bien des malheurs.
Tant de peine pour une chasse ? »

3184.

Li rois l'entent, rist, si l'embrace.
E li a fait li rois : « Amie,
J'ai trois felons, d'ancesorie,
Qui heent mon amendement ;

3184.

Le roi l'entend, rit, et l'embrasse,
Et il lui dit : « Ma chère amie
De longtemps, trois félons, ici,
Ce que je dis vont contestant ;

3188.

Mais se encor nes en desment...
Que nes enchaz fors de ma terre,
Li fel ne criement mais ma gerre.
Il m'ont asez adesentu,

3188.

Si leurs propos je ne démens,
Et ne les chasse de ma terre
Ils voudront me faire la guerre !
Ils m'ont assez influencé,

3192.

Et je lor ai trop consentu :
N'i a mais rien del covertir.
Par lor parler, par lor mentir,
Ai mon nevo de moi chacié.

3192.

Et je les ai trop écoutés.
Je ne dois plus changer d'avis
Ils m'ont trompé, ils m'ont menti
Ils m'ont fait chasser mon neveu.

3196.

N'ai mais cure de lor marchié.
Prochainement s'en revendra,
Des trois felons me vengera :
Par lui seront encor pendu. »

3196.

Qu'on ne me parle donc plus d'eux !
Tristan bientôt s'en reviendra,
Et des félons me vengera :
Par lui seront félons pendus ! »

3200.

La roïne l'a entendu ;
Ja parlast haut, mais ele n'ose ;
El fu sage, si se repose
Et dist : « Dex i a fait vertuz,

3200.

La reine l'a bien entendu.
Crier tout haut eût bien voulu,
Mais sagement s'est retenue,
Et dit : « Dieu seul a décidé

3204.

Qant mes sires s'est irascuz
Vers ceus par qui blasme ert levé.
Deu pri qu'il soient vergondé. »
Souef le dit, que nus ne l'ot.

3204.

Que mon seigneur se soit fâché
Contre ceux de la calomnie :
Et pour qu'ils soient châtiés, je prie. »
Tout bas le dit, nul n'entendit.

3208.

La bele Yseut, qui parler sot,
Tot sinplement a dit au roi :
« Sire, quel mal ont dit de moi ?
Chascun puet dire ce qu'il pense.

3208.

Mais habile tout haut a dit,
Au roi s'adressant cette fois :
« Sire, quel mal dit-on de moi ?
Chacun peut dire ce qu'il pense.

3212.

Fors vus, ge n'ai nule defense :
Por ce vont il querant mon mal.
De Deu, le pere espirital
Aient il male maudiçon !

3212.

Mais sans vous je suis sans défense,
Et pour cela mal me feront.
Par Dieu, Père que nous aimons,
Puissent-ils être un jour damnés, 

3216.

Tantes fois m'ont mis'en frichon !
— Dame, » fait li rois, « or m'entent :
Parti s'en sont par mautalent
Trois de mes plus proisiez barons.

3216.

Ils m'ont tant de fois fait trembler ! »
— Dame, dit le roi, écoutez :
Ils sont partis, ils m'ont quitté
Fâchés, trois de mes chers barons.

3220.

— Sire, porqoi ? par qels raisons ?
— Blasmer te font. — Sire, por qoi ?
— Gel te dirai, » dit li li roi :
« N'as fait de Tristran escondit.

3220.

— Pourquoi ? Et pour quelles raisons ?
— Ils vous insultent. —Mais pourquoi ?
— Je vous le dirai, fait le roi :
De Tristan n'êtes pas disculpée.

3224.

— Se ne l'en fais, et il m'ont dit...
Qu'il le m'ont dit. — Ge prest'en sui.
— Qant le feras ? — Ancor ancui.
— Brif terme i mez. — Asez est loncs.

3224.

— Si ne le fais, ont déclaré...
Ils me l'ont dit. —Prête, j'y suis.
— Et quand cela ? — Dès aujourd'hui.
— Quel bref délai ! — Ce fut trop long.

§ Yseut plaide pour un “Jugement”

§ Yseut plaide pour un “Jugement”

3228.

Sire, por Deu por ses nons,
Entent a moi, si me conselle.
Que puet ce estre ? Quel mervelle
Qu'il ne me lesent an pes eure !

3228.

Sire, par Dieu et tous ses noms, 
Écoutez-moi, et comprenez :
Que veulent-ils ? J'en ai assez,
Qu'ils me laissent enfin en paix !

3232.

Se Damledeu mon cors seceure,
Escondit mais ne lor ferai,
Fors un que je deviserai.
Se lor faisoie soirement,

3232.

Si Dieu me secourir voulait,
Jamais rien ne leur promettrais
Que ce que moi, je choisirais.
Si je leur faisais un serment,

3236.

Sire, a ta cort, volant ta gent,
Jusqu'a tierz jors me rediroient
Qu'autre escondit avoir voudroient.
Rois, n'ai en cest païs parent

3236.

Devant la Cour, devant vos gens,
Avant trois jours, ils reviendraient
Une autre preuve exigeraient !
Roi, je n'ai nul parent ici

3240.

Qui por le mien desraignement
En feïst gerre ne revel.
Mais de ce me seroit mot bel.
De lor rebeche n'ai mès cure.

3240.

Qui appuierait ce que je dis
En provoquant révolte ou guerre.
Cela pourrait pourtant me plaire !
De leurs palabres je n'ai cure.

3244.

Se il vuelent avoir ma jure
Ou s'il volent loi de juïse,
Ja n'en voudront si roide guise
(Metent le terme) que ne face.

3244.

S'il veulent obtenir que je jure,
Ou bien un combat judiciaire,
À telle date, c'est leur affaire,
J'accepterai tout, quoi qu'ils fassent.

3248.

A terme avrai en mié la place
Le roi Artur et sa mesnie.
Se devant lui sui alegie,
Qui me voudroit après sordire,

3248.

Car ce jour-là, sur cette place,
Le Roi Arthur ferai siéger.
Si devant lui suis disculpée,
Et qu'on veut m'accuser encore,

3252.

Cil me voudroient escondire,
Qui avront veü ma deraisne,
Vers un Cornot ou vers un Saisne.
Por ce m'est bel que cil i soient

3252.

Plus d'un me défendrait alors
— M'ayant vu soutenir mon nom — 
D'un Cornouaillais, d'un Saxon ;
Il est bien qu'ils soient là, je pense,

3256.

Et mon deresne a lor eulz voient.
Së en place est Artus li rois,
Gauvains, ses niés, li plus cortois,
Girflez et Que li seneschaus,

3256.

Et de leurs yeux voient ma défense.
S'il est présent, Arthur, le roi,
Gauvain, son neveu si courtois,
Girflet et Keu, le Sénéchal,

3260.

Teus cent en a li rois vasaus
Ne mentiront por rien qu'il oient,
Por les seurdiz se combatroient.
Rois, por c'est bien devant eus set

3260.

Et quiconque en est le vassal,
Ne niera ce qu'il entendit
Et combattra les calomnies.
C'est donc bien devant eux, Roi,

3264.

Faiz li deraisne de mon droit.
Li Cornot sont reherceor,
De pluseurs evre tricheor.
Esgarde un terme, si lor mande

3264.

Que je dois prouver mon bon droit.
Les Cornouaillais sont médisants,
Et ils sont tricheurs trop souvent.
Choisis la date et leur demande

3268.

Que tu veus a la Blanche Lande
Tuit i soient, et povre et riche.
Qui n'i sera, très bien t'afiche
Que tu toudras lor heritez :

3268.

De venir à la Blanche Lande
Tous tant qu'ils sont, pauvres et riches,
Et qui n'y viendra, qu'il le sache :
Son héritage lui prendrez,

3272.

Si reseras d'eus aquiter.
Et li miens cors est toz seürs,
Des que verra li rois Artus
Mon message, qu'il vendra ça :

3272.

Pour envers vous être acquitté.
Et quant à moi, je suis bien sûre
Que s'en viendra le Roi Arthur
Dès que mon message verra :

3276.

Son corage sai des piça.

3276.

De longtemps sais qu'il le fera.

§ Marc accepte le “Jugement”

§ Marc accepte le “Jugement”

Li rois respont : « Bien avez dit. »
Atant est li termes baniz
A quinze jors par le païs.

Le roi répond : « C'est fort bien dit. »
Le jugement, par le pays,
À quinze jours est proclamé.

3280.

Li rois le mande as trois eschis
Que par mal sont parti de cort :
Mot en sont lié, a que qu'il tort.
Or sevent tuit par la contree

3280.

Les trois félons sont informés.
Ils sont partis en maugréant,
Mais maintenant en sont contents.
Tout le monde, dans la contrée,

3284.

Le terme asis de l'asenblee,
Et que la ert li rois Artus,
Et de ses chevaliers le plus
O li vendront de sa mesnie.

3284.

Sait quand se tiendra l'assemblée,
Et que le roi Arthur viendra,
Avec lui il amènera
Des chevaliers, et tous ses gens.