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Lamentations de Tristan - Colère du roi Marc contre le nain.

§ Colère du roi Marc

233.

Atant s'en est Iseut tornee,
Tristran l'a plorant salüee.
Sor le perron de marbre bis

233.

Alors Yseut s'est éloignée ;
Tristan en pleurs l'a saluée,
Et je crois bien qu'il s'est assis

236.

Tristran s'apuie, ce m'est vis ;
Demente soi a lui tot sol :
« Ha, Dex ! beau sire saint Evrol,
Je ne pensai faire tel perte,

236.

Sur un banc fait de marbre gris ;
Il se désole pour lui seul :
« Dieu ! Noble sire saint Evroul,
J'ai tout perdu ! Et maintenant

240.

Ne foïr m'en a tel poverte !
N'en merré armes ne cheval,
Ne compagnon fors Governal.
Ha, Dex ! d'ome desatorné !

240.

Comment fuir en tel dénuement ?
Je n'ai ni armes ni cheval,
Ni compagnon, sauf Gouvernal.
Dieu ! On fait peu de cas de lui,

244.

Petit fait om de lui cherté.
Qant je serai en autre terre,
S'oi chevalier parler de guerre,
Je n'en oserai mot soner :

244.

De l'homme qui est démuni...
Quand serai en terre étrangère
Si chevalier parle de guerre,
Un seul mot dire ne pourrai

248.

Hom nu n'a nul leu de parler.
Or m'estovra sofrir fortune.
Trop m'avra fait mal et rancune !
Beaus oncles, poi me deconnut

248.

Homme qui n'a rien, il se tait.
Je devrai suivre mon destin,
Qui m'a tant fait plus mal que bien !
Cher oncle, il me connaît bien mal

252.

Qui de ta femme me mescrut :
Onques n'oi talent de tel rage.
Petit savroit a mon corage. 

252.

Qui de ta femme et moi dit mal :
Jamais je n'ai joué ce jeu,
Cela me ressemble bien peu. »

§ Colère du roi Marc

§ Colère du roi Marc

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256.

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Li rois qui sus en l'arbre estoit
Out l'asenblee bien veüe

256.

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Le roi qui se tenait dans l'arbre,
Avait tout vu de l'entrevue,

260.

Et la raison tote entendue.
De la pitié qu'au cor li prist,
Qu'il ne plorast ne se tenist
Por nul avoir : si a grant duel.

260.

Et il avait tout entendu.
Son cœur s'est empli de pitié
Il ne sut faire que pleurer,
Rien d'autre — tant grande est sa peine ;

264.

Mot het le nain de Tintaguel.
« Las ! » fait li rois, « or ai veü
Que li nains m'a trop deceü.
En cest arbre me fist monter,

264.

Et pour le nain grande est sa haine.
« Hélas ! » se dit le roi, « le nain
M'a trompé, j'en suis bien certain.
Dans cet arbre, il m'a fait monter,

268.

Il ne me pout plus ahonter.
De mon nevo me fist entendre
Mençonge porqoi ferai pendre.
Por ce me fist metre en aïr,

268.

Ce fut pour me déshonorer !
Sur mon neveu m'a fait entendre
Mensonges — et je le ferai pendre.
Ma femme il a fort dénigré

272.

De ma mollier faire haïr.
Ge l'en crui, et si fis que fous.
Li gerredon l'en sera sous.
Se je le puis as poinz tenir,

272.

À la haïr m'a amené.
Je l'ai cru et c'était folie !
Mais il m'en paiera cher le prix :
Si je puis de lui m'emparer,

276.

Par feu ferai son cors fenir.
Par moi avra plus dure fin
Que ne fist faire Costentin
A Segoçon, qu'il escolla

276.

Je le ferai tout vif brûler ;
Il aura une pire fin
Qu'à Segoçon fit Constantin :
Car aussitôt châtrer le fit

280.

Qant o sa feme le trova.
Il l'avoit coroné'a Rome
Et la servoient maint prodomme.
Il la tint chiere et honora :

280.

Quand avec sa femme le vit.
À Rome couronnée l'avait,
Et maints chevaliers la servaient ;
Il la chérit et l'honora,

284.

El li mesfist, puis en plora.

284.

Puis la punit et en pleura. »

NOTES

perron Dans le texte de Béroul, comme dans tous ceux de l'époque, les précisions “topographiques” sont rares ou totalement fantaisistes : elles obéissent plus à des formules toutes faites qu'elles ne sont de véritables “indications scéniques”. Ainsi le “perron de marbre” est-il un élément qui figure aussi bien dans la “Chanson de Roland” que dans les romans de Chrétien de Troyes. Le mot “perron” a pris des sens divers selon les époques, de “rocher” à “banc” et “escalier” ; il renvoie aujourd'hui à un élément d'architecture bourgeoise caractéristique du début du XXe, et c'est pourquoi je préfère ne pas l'employer.

Evrol Abbé attesté au VIe siècle, qui aurait vécu en ermite dans la forêt d'Ouches, dans l'Orne actuelle, la région d'Argentan. Dans les  “Vies de Saints”, il est décrit comme celui qui “laissa sa femme”, pour fonder une abbaye, et il passe pour une sorte de symbole de pauvreté et de dénuement. Il existe aussi une “Vie de Saint Evroul”, texte du XIIème siècle. Comme je l'avais écrit dans ma petite étude (Dieu et les Saints dans le Tristan de Béroul, on peut imaginer que Béroul n'a pas placé là son nom par hasard : ses auditeurs connaissaient par cœur leurs “Vies de Saints”... et Tristan, s'il n'a pas “laissé sa femme”, vient précisément d'être quitté par Yseut ! Et il est “totalement démuni”, lui aussi !

Governal D'après les autres textes, il est au service de Tristan, à qui il a appris le métier des armes. Il est complice de ses amours avec Yseut.

le nain Le “nain de Tintagel”, ailleurs nommé “Frocin”. Dans beaucoup de récits et “romans” du moyen âge (comme chez Chrétien de Troyes), le personnage du nain est généralement maléfique. Ici, c'est lui qui va donner à Marc l'idée de divers stratagèmes pour mettre en évidence la liaison de Tristan et Yseut : faire le guet dans le pin s'étant avéré infructueux, il lui suggérera la “fleur de farine” étalée entre les lits... comme on le verra plus loin (vv. 701-705)

escolla “Segoçon” est le nom d'un nain difforme que, selon la légende, l'épouse de l'Empereur Constantin avait pris comme amant pour se venger de son mari !...