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SOMMAIRE

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1er Testament - 1912

Caserne Chanzy, à Châlons-sur-Marne
Les vingt-et-un et vingt-deux mai dix neuf cent douze

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Georges Payen en 1916.

Ceci est mon
testament  :
Je désire être enterré civilement, parce que je ne crois pas au dieu des religions actuelles.
Mon Dieu, c'est le directeur de l'Univers, la force universelle dont la pensée humaine n'est qu'une parcelle. À mon avis, l'âme est un mode d'énergie qui se fie au corps animal ; c'est une sorte de magnétisme pensant qui s'accroît de l'enfance à l'âge mûr, [Comm-16-8] [qui diminue par la maladie ou la vieillesse], qui quitte le corps à la mort pour retourner dans l'Âme universelle, pour se diviser, pour s'ajouter à d'autres corps de personnes ou d'animaux... [ou pourra se réincarner] Mon âme peut avoir eu des existences antérieures, sur cette terre ou sur un autre astre.

Pour la veillée funèbre, je ne veux pas d'eau bénite, ni de prière. Les visiteurs apporteront une fleur [un petit bouquet] ou une petite branche, d'une plante cultivée ou sauvage.
En cas de contestations pour mes funérailles, entre mes parents, je les prie de s'adresser le plus tôt possible au juge de paix du lieu du décès (loi du 15 novembre 1887)

Je laisse le choix du cimetière à ma femme. Elle préviendra de mon décès l'instituteur du chef-lieu de canton, l'inspecteur primaire et les présidents de l'Amicale de la Marne et de l'Autonome des Accidents ; comme supérieurs.
Pour la tombe, je ne veux pas qu'on achète spécialement pour moi une concession à perpétuité, ni même une concession trentenaire. Mon cercueil sera en bois blanc [ou résineux].

Quant au transport de mon cadavre de la maison à la gare du chemin de fer ou au cimetière, je tiens beaucoup à ce que mon cercueil [et ses ornements ] soient portés par des proches parents ou des amis intimes. Si dans la localité des pauvres ou des croque-morts [assument le transport] ont le service de porter les bières, qu'on les paye comme d'habitude, sans recourir à leur aide.

Je ne tiens pas absolument aux ornements et aux bons offices d'une société de libre-pensée. Placez vous même
Page troisième
un drap blanc sur la bière [avec des garnitures (en étoffe bleue) d'étoiles et de feuilles très simples]  ; mettez dessus des livres, des fleurs, et des branches, à votre guise, arborez aux boutonnières des pensées, [des roses] des myosotis, des violettes, des immortelles, des branchettes de cyprès, de buis etc. Le moins possible de fleurs et autres parures artificielles en verre ou en fer serait mon rêve. Des plantes sauvages remplaceront très bien les plantes du jardinier-fleuriste. Je désire des couronnes de fleurs naturelles [-] ou les parents porteront un petit pot de fleurs.

Au cimetière, un collègue fera un récit de quelques minutes de ma carrière d'instituteur : diplômes, écoles, postes occupés ; qualités, défauts, bonnes et mauvaises actions, sans les flatteries d'usage. Un parent ou un ami causera quelques minutes sur ma naissance, mon enfance, mon mariage, ma famille et détaillera la maladie ou l'accident cause de mon décès.

Si le voyage funèbre est long, un discours pourrait se faire, à moitié chemin du cimetière, ou à la gare, ou au départ du domicile, suivant les circonstances et les lieux. Un parent, au nom des assistants catholiques, pourra dire une prière, à son choix, en français préférablement ; en commençant par ces mots : « Avec la permission du défunt libre-penseur déiste et tolérant, je vais réciter... » Mais ce parent ne doit pas être prêtre. [ni être connu publiquement comme militant religieux] Au défilé , chacun jettera sur le cercueil la fleur ou la branchette de sa boutonnière.

Si mes parents, amis ou collègues réclament l'aide de la Libre-pensée pour mon enterrement, j'entends que cette aide soit largement rétribuée, avec don à cette société, au bureau de bienfaisance et à la caisse des écoles. Je ne veux pas que ma mort soit la cause d'un retard ou d'une gêne dans la célébration joyeuse d'une cérémonie suivante.

Pour ma tombe, je ne veux pas de pierre plate horizontale. Sur une pierre debout, surmontée d'une étoile, avec des fleurs ou feuilles de pierre de chaque côté, on écrira seulement  : « Georges Payen, instituteur, né en 1878, mort en 19... Liberté égalité, fraternité. »
Je ne veux pas de jour, ni de mois pour le décès, ni d'aucune phrase ou mot de regret, français ou latin, sur ma tombe.
page cinquième, vingt-deux mai dix-neuf cent douze à Châlons-sur-Marne.

Fin de Testament.

Pour la tombe, l'entourage sera une petite bordure [haute de moins de 15 cm], ou une grille basse et à larges jours ou une bordure de plantes [basses]. Les visiteurs futurs, au lieu d'une prière, planteront [tailleront] un arbuste, un arbre, [bineront la terre avec leur couteau de poche] arroseront ou arracheront une herbe folle ; ils réfléchiront [à l'origine du monde, au lendemain de la mort], à la fragilité des choses humaines.

Je désigne comme exécuteur testamentaire mon épouse Aline ou à défaut, mon frère Charles, cultivateur à Conflans (Marne).
Je lègue tous mes biens meubles et immeubles à ma femme Aline Boulard si je meurs après mes enfants. Sinon elle jouira de sa part d'usufruit, la plus grande possible (loi du 9 mars 1891).

[ma femme et ensuite mon frère Charles aura droit de préemption]
À ma mort, mes héritiers partageront mes livres, brochures, cahiers de notes, [papiers], manuscrits, tableaux et images, [herbier, collections] affaires d'enseignement etc. entre eux, et les écoles de Lenharrée [Bagneux] et de Conflans-sur-Seine (Marne). Dix [barré] cinq francs par classe publique seront alloués à mon décès à la caisse des écoles ou à l'instituteur (à défaut de caisse officielle) dudit Conflans ; même somme à Lenharrée, à Bagneux (Marne).

[signature]

page sixième Le dix-sept juin dix neuf cent douze.
Si je meurs après mes proches parents ou à plusieurs centaines de kilomètres de leur résidence habituelle, je demande que mon cadavre, en totalité ou en partie soit livré à l'école de médecine du voisinage, pour les expériences de professeurs ou d'étudiants.
Si je meurs en famille, on prélévera seulement une petite partie : l'organe malade, le cœur, un doigt, un œil, etc.

G. Payen

Si je meurs très loin de ma famille et d'une école de médecine, qu'on m'immerge en mer [ou en fleuve profond (lac ou rivière)] ou qu'on me brule en plein air. Mes cendres seront dispersées minutieusement et immédiatement.

NOTES

Comm-16-8 : Je marque par “[...]” les groupes de mots qui ont été suscrits et les mots placés en marge.