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Jeudi 13 juin 1940,

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Une “Zèbre” comme celle des Raulet (mais plus pimpante qu'elle !) - au musée de La Réole en 2004. (La collection a été dispersée depuis malheureusement).

On ne peut pas passer sur le pont, circulation détournée à gauche. Nous attendons les cyclistes au sortir du pays. Ils n'arrivent pas ; nous retournons au pont : la circulation n'a été arrêtée qu'une demheure, ils sont passés tout droit ! Vite, nous reprenons la même route, allons-nous les rejoindre ? Nous arrivons à l'entrée de R[omilly], personne ! Que faire ? Faut-il attendre ou entrer en ville ? Enfin, nous suivons la grande rue. Alerte ! Nous arrêtons dans une cour, descendons dans une cave. Nous sommes bien inquiets pour Odette et Dédé, où sont-ils ?

Sitôt l'alerte finie, (et elle est longue !), Raymond part à leur recherche vers le Centre d'accueil. Nouvelle alerte. Nous sommes de plus en plus inquiets. Elle dure au moins une heure. Enfin, c'est fini, sans bombardement pour la ville ; et quelle joie : les voilà tous retrouvés !
Nous repartons le cœur plus léger en direction de Marcilly le Hayer. Il pleut, nous dépassons un lamentable convoi de Rommillons sans doute, femme, enfants et vieux, tous à pied avec des voitures d'enfants, ou en vélo avec remorques, quelle pitié !

Après Pars-les-Romilly c'est encore plus triste, la route a dû être mitraillée dans l'après-midi : chevaux morts, charrettets en détresse, et même, en deux ou trois endroits, corps recouverts d'une bâche... Les enfants sont impressionnés, nous les encourageons, mais n'en pensons pas moins !
À Rigny la Nonneuse (où un soldat nous donne 10 l. d'essence !) nous dînons d'un oeuf dur - alerte ! Nous nous cachons le long d'un mur, presque dans les orties ! des émigrés passent sans arrêt ; nous continuons encore.
À Marcilly le Hayer, beaucoup de soldats, nous voulons aller coucher à Villadin, on ne peut pas passer par là, on nous dirige vers Planty, plus éloigné. Le bruit court que des motorisés sont à Romilly, nous ne voulons pas le croire. La route est poussiéreuse, des convois de camions nous dépassent sans arrêt, la poussière nous aveugle, tout le monde a hâte d'arriver au pays (longues côtes). Enfin nous y voici : nous trouvons une écurie avec du foin chez une vieille ; nous ne sommes pas trop mal, mais on dort peu, les gens du pays démarrent toute la nuit. Odette, impressionnée encore par l'angoisse de l'après-midi, et fatiguée, a des cauchemars toute la nuit : « Ils vont nous mitrailler ! Ils arrivent ! » Nous n'en pouvons plus de l'entendre, et on se lève très tôt.

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En bleu : itinéraire approximatif.

NOTES

Raymond : Raymond Raulet, le mari de ma tante Odette, qui conduisait la “Zèbre”.

Marcilly le Hayer : le nom de ce village m'est resté : à l'arrière de la voiture, nous nous tordions de riere en répétant à n'en plus finir : “Mar-ci-lly...le-Hayer”, un nom qui nous amusait... c'est un de mes très rares souvenirs directs (j'avais à peine 4 ans), avec celui, moins drôle, des chevaux morts et la panse bleue toute gonflée, avec une odeur épouvantable... Là nous disions sans arrêt : “ça pue ! ça pue” ! En mettant nos mouchoirs sur le nez...

Rommillons : Les habitants de Romilly.

des motorisés : Des unités allemandes de camions et d'auto-mitrailleuses.